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L'erreur de Marx

L'erreur de Marx
Extrait de "le capitalisme est-il moral ?" d'André Comte-Sponville, philosophe.

[...] Ce n'est pas la morale qui détermine les prix ; c'est la loi de l'offre et de la demande. Ce n'est pas la vertu qui crée de la valeur ; c'est le travail. Ce n'est pas le devoir qui régit l'économie ; c'est le marché. Le capitalisme, c'est le moins que l'on puisse dire, ne fait pas exception. A ma question-titre : "le capitalisme est-il moral ?", ma réponse est donc : Non. Mais il faut bien sûr la préciser (je ne dis pas la nuancer) : le capitalisme n'est pas moral ; il n'est pas non plus immoral ; il est - mais alors totalement, radicalement, définitivement - amoral.
J'en tire une première conclusion qui me paraît importante : si nous voulons qu'il y ait de la morale dans une société capitaliste (or il faut bien qu'il y en ait dans une société capitaliste aussi), cette morale ne peut venir, comme dans toute société, que d'ailleurs de l'économie. Ne comptez pas sur le marché pour être moral à votre place !

2. L'erreur de Marx

Cette amoralité foncière du capitalisme ne suffit pas à le condamner. D'abord parce qu'elle est celle, en général, de l'économie, dont on ne peut guère se passer. Ensuite parce que nous n'avons plus, que je sache, de modèle alternatif crédible à opposer au capitalisme. Enfin, on s'en rend mieux compte après coup, parce que c'est ce qui a fait la force du capitalisme, au moin pour une part, dans sa rivalité contre le socialisme marxiste, toujours empêtré dans son exigence au moins initiale de moralité. Force est de constater que la rationalité immanente et amorale du capitalisme l'a emporté contre la moralité prétenduement raisonnable et transcendante (puisque venant d'un autre ordre : de l'ordre politique) du socialisme soi-disant scientifique.
Le but de Marx, au fond, ce fut de moraliser l'économie. Il voulait que l'ordre technico-scientifique soit enfin soumis à l'ordre de la morale. C'est ce qui se joue, dans son oeuvre, autour de notions d'aliénation et d'exploitation. Elles sont à la frontière entre l'économie et la morale ; c'est qu'elles assurent le passage de l'une à l'autre. Marx voulait en finir avec l'injustice, non par une simple politique de redistribution, dont il percevait bien les limites, encore moins en comptant sur la conscience morale des individus, à laquelle il ne croyait guère, mais en invantant un autre système économique, qui rendrait enfin les êtres humains économiquement égaux. Moralement, on ne saurait lui donner tort. Mais économiquement, comment serait-ce possible ? La faiblesse de Marx, c'est qu'il n'a pas les moyens anthropologiques de sa politique. Or, son anthropologie est juste. En bon matérialiste, il pense que les hommes sont mus, d'abord, par leur interêt, ou par ce qu'ils jugent être tel. Il va même plus loin que je n'irais personnellement ; "les individus poursuivent
uniquement leur interêt particulier, lequel, à leurs yeux, ne coïncide nullement avec leur interêt commun." Mais alors, pourquoi se soumettraient-ils à celui-ci ? Et s'ils ne le font pas, que reste-t-il du communisme ? C'est où l'on rencontre la dimension utopique du marxisme. Pour que le communisme, tel que Marx l'avait conçu, ait une chance de réussir, il fallait au moins une chose : que les hommes cessent d'être égoïstes et mettent enfin l'interêt général plus haut que leur interêt particulier. Si l'on obtenait ça, le communisme avait une chance de réussir. Autrement, non. Il était donc inévitable qu'il échoue (c'est facile à dire après coup, je vous l'accorde, mais dès lors que nous sommes en effet après coup, autant en profiter...), puisque les hommes sont égoïstes et mettent toujours, à l'échelle des grands nombres, leur interêt particulier plus haut que l'interêt général. Il était donc à peu près inévitable que le communisme devienne totalitaire, puisqu'il fallut bien imposer par la contrainte ce que la morale, très vite, s'avéra incapable d'obtenir. C'est ainsi que l'on passe de la belle utopie marxiste, au XIXe siècle, à l'horreur totalitaire que chacun connaît, au XXe siècle. Il fallait renoncer au rêve, ou transformer l'humanité. On entreprit donc de la transformer (propagande, bourrage de crâne, camps de rééducation, hopitaux psychiatriques...), et ce fut l'echec sanglant que l'on sait (lire le livre noir du communisme)
Le coup de génie du capitalisme, à l'inverse, ou plutôt (puisque personne ne l'a inventé) sa logique propre, son essence actuelle et active, comme dirait Spinoza, sa puissance intrinsèque (son conatus), c'est de ne rien demander d'autre aux individus, pour fonctionner à peu près, que d'être exactement ce qu'ils sont ; "soyez égoïstes, occupez-vous de votre interêt, si possible intelligemment, et tout ira non pas pour le mieux dans le mieux dans le meilleur des mondes possibles, qui n'est qu'un rêve, mais à peu près correctement dans le plus efficace des mondes économiques réels, qui est le marché." On pense à la fameuse formule de Guizot, qu'on lui a bien souvent et sottement reprochée : "Enrichissez-vous !" Formule antipathique, je le sais bien, même quand on la cite intégralement (Enrichissez-vous par le travail et par l'épargne), mais qui n'en est que plus vraie peut-être, ou plutôt (car une injonction n'est ni vraie ni fausse) qui n'en dit que mieux l'esprit du capitalisme : qu'il n'a pas besoin d'être sympatique pour exister, ni même pour réussir.
L'erreur sympatique et néfaste de Marx, à l'inverse, et malgré ses dénégations positivistes ou scientistes, ce fut au fond de vouloir ériger la morale en économie. En finir avec l'exploitation de l'homme par l'homme, avec l'aliénation, avec la misère, avec les classes sociales, avec l'Etat même, offrir à tout individu, quel que soit son talent ou son métier, la pleine satisfaction de ses besoins (c'est la fameuse formule de la
Critique du programme de Gotha, qui caractérisait le communisme par le principe "De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins !" - et non plus, comme dans le socialisme, "à chacun selon son travail"), faire, d'ici-là, que la richesse aille enfin, en priorité, à ceux qui travaillent, et non à ceux qui possèdent,à ceux qui manquent de tout (les prolétaires), et non, comme dans le capitalisme, à ceux qui sont déjà riches, enfin assurer, d'ores et déjà et de plus en plus, le règne de la justice et de l'égalité... Moralement, on ne saurait rêver mieux. Mais par quel miracle l'économie pourrait-elle l'obtenir ? Ce serait l'idéal. Raison de plus, dirait un esprit lucide, pour ne pas y croire. [...]

# Posté le vendredi 24 juin 2005 14:05

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